Visite à Chemillé pour La Quinzaine de la Fabrique

avr 25, 13 Visite à Chemillé pour La Quinzaine de la Fabrique

Nous sommes quelques uns du FacLab à être venus en délégation amicale depuis Paris pour découvrir et animer quelques ateliers à la Forge des Possibles. Après une journée à la Forge hier, nous partons aujourd’hui en visite à Chemillé pour découvrir un FabLab temporaire qui depuis 15 jours anime ce qu’ils ont appelé La quinzaine de la fabrique. C’est un grand espace qui est installé au bout d’un chemin dans une petite ville rurale.

Nous sommes venus en délégation à trois voitures avec Adel, Paul Cloé, Emmanuelle et ses deux enfants, Aline (qui fait des dessins), Marc et Thierry. On nous propose immédiatement des cafés et de la brioche vendéenne et nous nous installons dans la partie cuisine, entre l’atelier couture et une petite cour extérieure où sont entreposés des sièges en béton emballés de scotch orange. John Lejeune du LabFab rennais est présent lui aussi. Il explique : « Tu vois, je suis venu aujourd’hui de Rennes pour insufler un peu d’énergie et donner un coup de main à ce qui se passe ici. Pourtant j’étais aussi invité à un autre évènement ailleurs pour un gros truc mais je n’ai pas besoin d’aller porter un discours là-bas, il y aura déjà du monde pour le faire. Et je m’en fiche, de la notoriété. Je préfère donner du temps ici et venir discuter avec ceux qui démarrent. »

Il y a un grand soleil, toutes les portes sont ouvertes. Quelqu’un, devant le hangar, construit un escalier japonais en bois. C’est un menuisier qui s’est proposé pour aménager un accès à la mezzanine à l’intérieur. Un jeune homme m’explique que ce menuisier vient donner des conseils et des indications tous les soirs pour que les gens d’ici puissent ensuite avancer étape par étape dans la journée.

« Retrouver une place publique de fabrication »

Yvan s’installe en bout de table et nous présente le lieu : « Ici, on est un EPN, un espace jeune, un centre social, une cyberbase. Nous avons eu l’idée ici de monter un lieu plus mixte pour faire des trucs ensemble. On avait vu un reportage sur le FacLab sur France 2, on a aussi rencontré Julien Bellanger qui travaille pour la réunion des FabLabs du Pays de la Loire et on a pu discuter avec Emmanuelle Roux pour voir comment porter la chose. » 

En octobre 2012, la petite équipe d’Yvan débarque à La Forge des Possibles à la Roche du Yon pour comprendre comment fonctionne un FabLab. Emmanuelle leur suggère de monter dans un premier temps un FabLab temporaire pour voir si ça marche. Le projet de La quinzaine de la fabrique en est le résultat. Ensuite, il a fallut réunir des bénévoles : « On voulait avoir une première accroche sur le territoire et très vite, on a été une quarantaine de personnes autour du projet. Nous avons créé quatre pôles : matériaux souples, matériaux durs, composants électroniques et un espace forum. Pour cette première Quinzaine de la Fabrique, on a eu environ soixante personnes par jour, des associations, des scolaires, etc. Nous avons convoqué toutes les associations type bricolage, couture, patchwork, les modélistes… et on leur a montré comment par exemple découper du cuir à la découpe vinyle. Des choses qu’ils n’ont pas l’habitude de faire. Notre but c’était d’accrocher les assos pour mettre ici des ateliers. Sur le territoire, les assos sont très dynamiques. Le centre social ici est une grosse structure, comme une maison de quartier, maison des associations. Nous avons une action sur l’enfance, le social, la famille, le multimédia, les retraités… Notre objectif c’est d’être un lieu proche des gens pour favoriser des échanges de savoirs, sans segmenter. Retrouver une place publique de fabrication, où on vient pour faire du patchwork et où c’est possible de voir quelqu’un qui fait de l’impression 3D. »

« Le problème, c’est pas les machines »

Après la présentation d’Yvan une grande discussion s’engage autour de la table, au milieu des cafés et des morceaux de brioches. La parole circule principalement entre Yvan, John et Emmanuelle. Ils ont très envie de partager leurs observations dans leurs FabLabs respectifs et d’échanger sur des convictions et des valeurs communes. Les autres personnes autour de la table interviennent ponctuellement. J’ai noté quelques grandes étapes de la discussion, dont voici une reconstitution.

Marc : Le vrai bricoleur a tout ce qu’il faut chez lui dans son atelier, il n’a pas forcément besoin de venir ici en réalité. Mais il y a d’autres machines qu’il n’a pas, ça c’est la différence.

John : Mais c’est pas le problème, les machines. C’est plutôt les compétences qui comptent et c’est pour ça que les gens peuvent prendre plaisir à se mélanger ici.

Emmanuelle : C’est aussi pour le plaisir de ne pas bosser tout seul !

John : Oui, c’est une manière de transférer, s’enrichir, et aussi éviter de tourner en rond. C’est un lieu d’échange. La question c’est vraiment sortir de son garage pour acquérir d’autres trucs.

Emmanuelle : Il y a une histoire que j’aime bien au FacLab, c’est celle de Charles. C’est un grand gaillard, la trentaine, qui était venu une fois pour un truc très précis : il voulait faire un héliostat. Une semaine plus tard je suis revenue, il était avec Josiane en train de faire de la couture pour se fabriquer un sac pour transporter ses composants électroniques. En faisant ensemble, les gens se rendent compte que de nombreux projets deviennent accessibles. Finalement, derrière nos claviers on a bâti des communautés et des liens sociaux. Je discutais avec Fabien Eychenne la dernière fois et il me disait cette phrase magnifique : « J’en ai marre d’être coincé derrière 1024 pixels. »

« Finalement, derrière nos claviers on a bâti des communautés et des liens sociaux.« 

John : L’idée aussi c’est de casser le mythe, se dire qu’il n’y a rien de nouveau dans ce qu’on fait là. La nouveauté, c’est le réseau et à Rennes on a bien compris qu’on pouvait aller à la rencontre des mecs du club de radio amateur par exemple. C’est pas des rigolos, ils arrivent à communiquer avec les satellites quand ils passent au-dessus de leurs têtes. Quand ces mecs viennent et qu’on leur dit « c’est le MIT, blablabla », ils se disent que c’est de la comm. C’est vrai, il n’y a rien de nouveau. Mais je vois quand même deux choses qui ont changé : la culture du réseau, et les licences, le fait qu’il y a un cadre légal. Finalement, le MIT a formé un truc qui était déjà là. En réalité, c’est juste de mélanger un mec qui fait du macramé et un mec qui fait de l’informatique. J’aime pas entendre le terme de révolution. On ne balaie rien. On est là grâce à tout ce qui était là avant. 

Yvan : Oui et dans la région on a déjà beaucoup de castors et de bricoleurs. Mais là, on recréé ça mais version 2.0.

Emmanuelle : Notre objectif c’est le décloisonnage, c’est voir les gens se croiser.

John : On n’est pas dans l’entre-soi ou l’élitisme. On ne regarde pas les diplômes des gens quand ils arrivent pour nous proposer de faire quelque chose et ça c’est relativement nouveau en France. On ne porte pas de jugement de valeurs.

Yvan : Oui, on encourage à juxtaposer la couture et l’impression 3D. Aucune compétence n’est plus valorisable qu’une autre.

Emmanuelle : On voit quand même souvent des gens qui arrivent au FacLab et qui disent « je ne sais rien faire ». 

Yvan : C’est pour ça que nous on veut vraiment se positionner sur des valeurs d’éducation populaire, où chacun vient avec ses compétences. D’ailleurs je ne vous ai pas dit que je monte ce projet aussi avec Marie, qui est animatrice jeunesse ici et qui est plus dans le bricolage, le détournement quand moi je suis techos, multimédia. Mais on se retrouve sur le développement durable.

John : Mitch Altman le dit aussi, il ne faut pas un boss pour chapoter un lab ! Pas de lead. C’est pas comme ça que ça se passe. D’ailleurs vous saviez que quand il donne des conf il distribue à la fin des badges « I met Mitch Altman » ? C’est une façon de tourner en dérision le côté gourou.

Emmanuelle : Au FacLab, on sait que si Olivier n’est pas là il y a Adel, Paul, Thierry qui peuvent prendre le relais. En plus Olivier n’est pas bon en électronique. Quand on a embauché Olivier, on est allé chercher un scout qui n’avait aucune compétence technique mais un gros réseau d’action quand même.

« Je suis une interface entre un humain et un geek. »

 John : Pour ma part, je dis souvent que je suis une interface entre un humain et un geek. Tout le monde n’est pas pédagogue. Un mec peut être hyper compétent et avoir la pédagogie d’un parpaing et l’ouverture d’un rideau de douche. Mais il faut reconnaître que le geek se sociabilise, maintenant. La société évolue aussi et ne fait plus l’amalgamme geek-marginal-hacker-punk à chien. Sur la pédagogie, la question c’est aussi de se débarrasser de la peur de l’erreur.

Marc : Il faut démystifier la technique. Les gens ont peur d’appuyer sur une touche et que les choses explosent. Les gens ont trop souvent peur de la technique. Moi quand j’explique l’électricité à quelqu’un qui n’y connaît rien et que je compare ça avec une canalisation d’eau, il comprend immédiatement ce que je lui raconte. Tout est dans la façon de présenter les choses. Il y a une phrase qui dit : « un échec c’est un pas vers la réussite. »

Emmanuelle : Et il y a une autre phrase qui dit « Ne m’indiquez pas la route sinon je risque de ne pas me perdre. » C’est comme avec le GPS.

John : J’avais vu un projet comme ça, pour un galet chauffant : tu indiques un point d’arriver et un point de départ et le truc chauffe plus ou moins en fonction de si tu te rapproches ou pas de ton objectif. Entre les deux, tu peux te perdre un peu. Bon, c’est bien on discute mais on va mettre les mains dedans à un moment donné non ?

« Bon, c’est bien on discute mais on va mettre les mains dedans à un moment donné non ? »

Marc : Bah en fait nous on est quelques uns là, on a un truc qui nous turlupine. Sur ton ordi c’est écrit « don’t —— the internet », mais ça veut dire quoi au juste ?

John : Ça veut dire « don’t black out the internet », ou « don’t fuck the internet » si on veut la version polie. C’est une formule de la quadrature du Net.

Emmanuelle : Bon, ça va bientôt être l’heure de manger, il faudrait un volontaire pour faire les courses !

Marc : Pour conclure je voudrais vous dire un truc que je me suis dit récemment quand j’étais au FabLab à la Roche sur Yon, c’est que La Forge des Possibles et les FabLabs en général comme ici sont les seuls lieux collectifs ouverts où les gens ne viennent pas pour se plaindre. C’est rare en fait !

 

 
 
Dessins par Aline

Compte rendu par Camille Bosqué, doctorante à l’ENSCI – Les Ateliers et Rennes II : thèse en cours sur les FabLabs. 

 

 

1 Commentaire

  1. Yvan /

    Très bon article, bravo à vous et merci pour cette journée passé en votre compagnie, c’était très enrichissant, à très bientôt à la Forge, au Fac Lab, … ou au Fab Lab de Chemillé ;) A+

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